RDC : Tshisekedi – Kabila, chronique d’un duel imparfait

Il y a trois ans, Félix Tshisekedi prêtait serment à l’issue d’élections controversées, mettant fin à 18 ans de règne de Joseph Kabila. Commença alors une coalition atypique, et non moins explosive, entre le Président et … son prédécesseur.

En ce 24 janvier 2019, en République démocratique du Congo (RDC), il y a trois ans, Félix Tshisekedi prêtait serment devant plusieurs milliers de personnes au Palais présidentiel à l’issue d’élections controversées, qui ont tout de même consacré la première transition sans effusion de sang depuis l’indépendance du pays en 1960. A la veille de la prestation de serment de son successeur, Joseph Kabila fait sa dernière adresse à la Nation en tant que Président, après 18 ans de règne dont deux ans sous forte pression interne et externe.

« Demain, je vais passer la main à mon successeur, sans regret ni remord », déclare Kabila. Cette déclaration cachait un jeu de poker auquel Kabila n’est pas sorti indemne. Car aujourd’hui son successeur s’est imposé dans l’arène politique après deux années d’un spectaculaire bras de fer.

A son investiture, aucun dirigeant africain n’avait fait le déplacement à l’exception du Président kenyan, Uhuru Kenyatta. Les résultats des élections du 30 décembre 2018 donnaient Félix Tshisekedi pour vainqueur de la présidentielle devançant ainsi l’opposant radical Martin Fayulu et le dauphin de Joseph Kabila, Ramazani Shadary.

Les pro-Kabila conservaient la majorité à l’Assemblée, au sénat et dans les 26 provinces. Ces résultats ouvraient la voie à une coalition entre les deux hommes. Les résultats comme la coalition auraient été négociés avant même le jour du vote.

– Rien faire sans l’avis de Kabila

Kabila avait joué un jeu pour le moins compliqué mais avait réussi à imposer ses propres règles, en s’octroyant un droit de regard sur la commission électorale, la Cour constitutionnelle, mais aussi sur l’armée et les services de renseignement.

Tshisekedi prend le pouvoir, mais le premier ministre et la majorité des membres du gouvernement sont issus des rangs de la coalition de Kabila, le front commun pour le Congo (FCC).

Les pro-Kabila s’emparent de toutes les institutions et des ministères stratégiques comme la Défense, les Finances et la Justice. « Ça nous dérangeait, mais on ne pouvait rien faire. Ce qui nous a révolté était de voir que nos amis étaient en train de fouler aux pieds les intérêts de notre peuple. L’exécution des projets a été bloquée, la mégestion a été facilitée… Tout était mis en place pour monter le peuple contre son Président », affirme à l’Agence Anadolu Augustin Kabuya, le secrétaire général du parti de Tshisekedi, l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS).

Pour ce proche du Président congolais, Kabila et ses caciques « ne s’étaient pas vite rendus compte qu’ils n’avaient plus le pouvoir, qu’ils l’avaient perdu ». Quatre mois à peine après l’installation du gouvernement de coalition Cach-FCC, début 2020, la grogne monte au sein de la population excédée par des scandales de détournements d’argent public et les tensions apparaissent au grand jour entre les deux alliés.

– L’escalade

Depuis Londres, alors qu’il parle devant ses partisans, le Président Tshisekedi assure être bloqué dans son action et menace de dissoudre l’Assemblée nationale, largement dominée par le FCC de Joseph Kabila.

Le ton monte entre l’exécutif et le législatif, mais la vraie bataille se joue, avant tout, au niveau du pouvoir judiciaire.

Félix Tshisekedi nomme de nouveaux magistrats, y compris trois juges à la Cour constitutionnelle et des officiers dans l’armée sans l’avis de Kabila. « Le point de non-retour venait d’être franchi. Les violations de la constitution étaient devenues le mode permanent de gouvernance par Tshisekedi. Il ne respectait aucune procédure. On nomme des magistrats et officiers dans l’armée sans consulter le premier ministre », fulmine, d’un ton sec, Emmanuel Ramazani Shadary, secrétaire permanent du parti de Kabila, le PPRD, dans une déclaration à AA. Le premier gros poisson à faire les frais de la lutte entre Kabila et Tshisekedi est Vital Kamerhe, directeur de cabinet du Président.

Il est accusé d’avoir orchestré le détournement de dizaines de millions de dollars du programme des 100 jours du chef de l’État. Face au tollé, le Président Tshisekedi demande un audit, mais le gouvernement majoritairement pro-Kabila le transforme en procédure judiciaire et Vital Kamerhe est condamné.

« L’objectif était de montrer que le camp de Tshisekedi était constitué des voleurs. C’était un jeu dangereux. Au départ, nous étions tous distraits, l’ego avait englouti notre camp, mais on s’est rendu compte après que c’était pour nous discréditer », estime Kabuya.

Tshisekedi encaisse, mais prendra vite sa revanche vers la fin de l’année 2020. Il met fin à la coalition avec Kabila. Après sa vaine protestation contre la nomination de trois juges de la Cour constitutionnelle, un nouveau revers est infligé au camp Kabila : la destitution de la présidente de l’Assemblée nationale Jeanine Mabunda et de son bureau, sur la base d’une pétition signée par plus de 250 élus nationaux.

« C’était la preuve que Kabila n’avait plus la mainmise sur ses troupes », affirme Kabuya. Tshisekedi met alors en place l’idée d’une « union sacrée pour la nation ». Elle est séduisante.

– « Un jeu de dupes »

Son camp chante une révolution parlementaire, permettant aux députés de se passer de la ligne de conduite de leurs partis politiques. Tshisekedi fait appel au sursaut patriotique visant à endiguer la spirale de la dégringolade sociale et économique du pays. En clair, Tshisekedi estime que cette « union sacrée pour la nation » lui donnerait les coudées franches pour mettre en pratique son projet de société. Les pro-Kabila tombent l’un après l’autre. La majorité des députés pro-Kabila vire dans le camp Tshisekedi à coup de billets verts et sans aucune violence.

Mi-avril 2021, plus de deux ans de son quinquennat, Tshisekedi prend de l’épaisseur et nomme un gouvernement à sa main pour concrétiser ses projets. Première mesure, il proclame l’état de siège dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri pour combattre les dizaines de groupes armés.

Pour contrôler ses adversaires au pouvoir et assainir les finances publiques, il donne plein pouvoir à l’inspection générale des finances (IGF) pour l’utilisation des fonds des contribuables par les institutions. « On a donc passé deux années à suivre des chamailleries entre les deux alliés qui n’arrivaient pas à s’entendre sur la marche à suivre », regrette Trésor Kibangula, analyste politique au sein du groupe d’étude sur le Congo (GEC). « Même si les Congolais voient plutôt d’un bon œil le démantèlement du système Kabila, on vient de passer deux années de statu quo. Il ne s’est pas passé grand-chose en matière de progrès social, à part sans doute la mesure-phare de Félix Tshisekedi qui est la gratuité de l’enseignement avec ses difficultés de mise en œuvre », affirme-t-il à l’Agence Anadolu. Au sein de l’union sacrée de Tshisekedi, il y a des agendas parallèles : « On y trouve des profils hétéroclites et des intérêts très divergents. Il y a beaucoup de gens issus du FCC avec des figures très estampillées kabilistes (…) il faut bien reconnaître qu’avec ces agendas multiples et ces intérêts contradictoires, reformer sera difficile ».

Kabila est resté mystérieux sur le tournant des évènements. Sa coalition très affaiblie encaisse des défections et se taille une posture d’opposition radicale au régime de Tshisekedi.

Le président, lui, veut briguer un second mandat.

Violations des droits de l’homme, corruption, violence dans l’est ou dégringolade économique … Tshisekedi a beau avoir les bonnes intentions, mais peine à faire oublier aux Congolais l’ère Kabila, à cause notamment de ses nombreuses promesses électorales non tenues.

Fatma Bendhaou / Kinshasa / Pascal Mulegwa